Histoire

L’Iran, au carrefour des civilisations : une histoire plurimillénaire

« Même la nuit la plus sombre prendra fin, et le soleil se lèvera. » — Hafez

Histoire

L’Iran, l’une des plus anciennes civilisations au monde, possède une histoire qui s’étend sur plus de 5 000 ans et se caractérise par une succession d’empires puissants qui ont profondément façonné son identité politique, culturelle et religieuse. Dès l’Antiquité, le territoire fut le cœur de l’Empire élamite (vers 3200 – 539 av. J.-C.), l’une des premières grandes civilisations du plateau iranien, avant que les Mèdes (728 – 550 av. J.-C.) n’unifient la région.

C’est cependant l’Empire achéménide, fondé par Cyrus le Grand au VIe siècle avant notre ère, qui marque un tournant majeur : s’étendant de la vallée de l’Indus à la mer Égée, il se distingue par son administration centralisée, son respect des minorités ethniques et religieuses, ainsi que par la mise en place d’un système politique novateur autour d’un souverain éclairé.

Après la conquête d’Alexandre le Grand, le territoire passe sous contrôle de l’Empire séleucide (312 – 63 av. J.-C.), puis voit s’affirmer les Parthes petit à petit ( de 247 av. J.-C. – 224 ap. J.-C.), qui réussit à préserver et restaurer l’identité perse face à Rome. L’Empire sassanide (224 – 651 ap. J.-C.), dernier grand empire, rivalise avec les puissances romaines et byzantines, consolidant le zoroastrisme comme religion d’État et développant une culture brillante.

La conquête musulmane au VIIe siècle marque l’entrée de l’Iran dans l’ère , sous l’égide de dynasties successives telles que les Samanides, Bouyides, Seldjoukides, Safavides, Qajars, et enfin les Pahlavis au XXe siècle. Cette continuité historique témoigne de la résilience et de la richesse d’un pays au carrefour des civilisations, où traditions anciennes et évolutions modernes s’entrelacent dans une trajectoire complexe

Religion

L’Iran a également été le berceau de transformations religieuses majeures. Avant l’avènement de l’islam, la région était profondément marquée par le zoroastrisme, une des premières grandes religions monothéistes, fondée par le prophète Zarathoustra (ou Zoroastre, en persan زرتشت). Cette foi ancienne repose sur la lutte cosmique entre le bien, incarné par Ahura Mazda, et le mal, représenté par Angra Mainyu.

Le zoroastrisme a introduit des notions fondamentales telles que le paradis, l’enfer, le jugement dernier, ainsi que la notion de responsabilité morale individuelle, qui ont largement influencé les grandes religions abrahamiques ultérieures. Si cette religion a perdu sa place dominante avec l’islamisation progressive du pays, elle continue néanmoins de vivre à travers le feu sacré, symbole central du culte zoroastrien, qui brûle encore aujourd’hui dans certains temples en Iran et dans la diaspora, notamment en Inde, où les Parsis perpétuent cette tradition millénaire.

De l’islamisation à l’émergence du chiisme d’État
Après la conquête arabe au VIIe siècle, l’effondrement de l’Empire sassanide ouvre la voie à une islamisation progressive et profonde de l’Iran. Initialement, le pays adopte majoritairement l’islam sunnite.

Toutefois, au début du XVIe siècle, la dynastie des Safavides opère un tournant décisif en imposant le chiisme duodécimain comme religion d’État. Ce choix stratégique marque une rupture durable avec l’islam sunnite prédominant, incarné notamment par les empires ottoman à l’ouest et moghol à l’est.

L’adoption du chiisme ne relève pas uniquement d’une décision religieuse, mais constitue également un levier politique puissant destiné à forger une identité nationale distincte et à unifier un territoire aux multiples ethnies et influences.

Cette institutionnalisation du clergé chiite jette les bases d’un pouvoir théologico-politique qui aboutira avec la Révolution de 1979, lorsque le clergé prend les rênes de l’État, transformant durablement la nature du régime iranien.

Le règne du Shah et la Révolution blanche
Au XXe siècle, l’Iran entre dans une nouvelle phase de transformation sous la dynastie Pahlavi. Reza Shah, puis son fils Mohammad Reza Shah, entament un vaste processus de modernisation inspiré des modèles occidentaux. L’un des moments clés de cette période est la Révolution blanche lancée en 1963 : un ensemble de réformes sociales, économiques et culturelles visant à moderniser la société iranienne.

Parmi les mesures phares : l’octroi du droit de vote aux femmes, la réforme agraire, la nationalisation des forêts, la création de corps de volontaires pour l’alphabétisation, l’ouverture de l’enseignement aux femmes, et la mise en place d’une justice plus centralisée. Cependant, ces réformes sont imposées sans consultation populaire, dans un climat d’autoritarisme croissant.

Le régime utilise la SAVAK, une police politique redoutée, pour museler l’opposition, surveiller les intellectuels et réprimer toute dissidence.

Une majorité encore conservatrice, rurale et religieuse, voit ces changements comme une menace contre les traditions. Le clergé, marginalisé, prépare alors sa revanche idéologique.

La République et le contrôle du quotidien

La révolution de 1979, menée par l’Ayatollah Khomeini, renverse le Shah et instaure une République . Ce nouveau régime associe les institutions républicaines à la loi . À sa tête, le Guide suprême concentre les pouvoirs religieux et politiques. L'Iran devient une théocratie moderne, où la religion encadre tous les aspects de la vie quotidienne.

C’est dans ce contexte que se forme la police des mœurs, ou Gasht-e Ershad. Elle est chargée de faire appliquer les codes de conduite s dans l’espace public. Les femmes sont les premières cibles de cette surveillance : port du hijab obligatoire, interdiction des vêtements jugés non conformes à la pudeur, contrôle de l’apparence physique. Les arrestations sont souvent arbitraires et les sanctions sévères, allant jusqu'à des violences physiques et psychologiques.

Mahsa Amini, la mort de trop

Le 16 septembre 2022, Mahsa Amini, une jeune Iranienne kurde de 22 ans, est arrêtée à Téhéran pour un hijab "mal porté". Quelques heures plus tard, elle meurt en détention. Les autorités évoquent un arrêt cardiaque, mais plusieurs témoins et rapports médicaux font état de coups à la tête. Cette tragédie bouleverse le pays.

Le décès de Mahsa, rebaptisée par certains Zhina, son prénom kurde, agit comme un électrochoc. Des milliers d’Iraniens, en particulier des femmes, descendent dans les rues. Ils dénoncent non seulement la brutalité de la police des mœurs, mais aussi le système politique et religieux tout entier.

Femme, Vie, Liberté » : un cri collectif

Le slogan « Femme, Vie, Liberté » (Jin, Jiyan, Azadî, en kurde) devient le mot d’ordre d’un mouvement social inédit dans l’histoire de la République . Ce slogan, d’abord scandé au Kurdistan iranien, s’étend rapidement à tout le pays.
Ce n’est pas seulement une révolte contre le port obligatoire du hijab, mais une contestation globale : du pouvoir clérical, de la répression des libertés, du patriarcat institutionnalisé. Ce mouvement dépasse les divisions sociales, ethniques et religieuses. Il touche les jeunes, les intellectuels, les ouvriers, les étudiants, les artistes. Les femmes en sont le cœur battant, mais elles sont rejointes par des hommes, des mères, des enseignants.

La répression est brutale : plus de 500 personnes sont tuées, dont des mineurs. Des milliers sont arrêtées. L’accès à internet est régulièrement bloqué pour limiter la diffusion des manifestations. Pourtant, le mouvement ne faiblit pas, et les actes de désobéissance civile se multiplient, dans les universités, les écoles, et sur les réseaux sociaux.

En décembre 2024, le gouvernement iranien a adopté une loi renforçant l'obligation du port du voile, prévoyant des peines de prison, des amendes et des châtiments corporels pour les femmes et les filles contrevenantes. Cette législation a été suspendue en raison de son ambiguïté, mais les autorités ont intensifié la surveillance électronique, notamment par l'utilisation de drones et de logiciels de reconnaissance faciale, pour contrôler le respect du port du voile. Des applications telles que « Nazer » permettent aux citoyens de signaler les infractions, entraînant des arrestations et des violences policières, comme l'incident où une femme a été paralysée après avoir été interpellée pour non-respect du code vestimentaire.

Le 2 novembre 2024, Ahoo Daryaei, une étudiante en littérature française, a été arrêtée après avoir enlevé ses vêtements en signe de protestation contre les forces de sécurité qui l'avaient agressée pour non-port du voile. Elle a été détenue et placée en hôpital psychiatrique avant d'être relâchée le 19 novembre. Cet acte de défiance a suscité une vague de soutien international et est devenu un symbole de la lutte contre l'oppression des femmes en Iran

Sept hivers à Téhéran, documentaire de la réalisatrice allemande Steffi Niederzoll, revient sur le destin tragique de Reyhaneh Jabbari, condamnée à mort en 2007 après avoir tué en légitime défense un homme qui a tenté de la violer . À travers des images tournées clandestinement, la lecture de ses lettres par l’actrice Zar Amir Ebrahimi et les témoignages de sa famille, le film dévoile l’injustice du système judiciaire iranien et l’étendue des oppressions dont sont victimes les femmes. « Ils ont tenté de nous enterrer, ils ne savaient pas que nous étions des graines. » – Proverbe Persan

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